« Quand on ne sait pas d’où on vient, on doit au moins savoir où on va ». Ce dicton populaire, Elodie Aouissa l’observe à la lettre. Cette jeune Togolaise de la trentaine, mère de deux garçons de 5 et 3 ans, diplômée d’un master en gestion commerciale, a été employée dans différentes structures comme DHL, l’ancienne Caisse d’épargne du Togo, la Caisse nationale de sécurité sociale, la pharmacie Saint Michel, Uniphart, et Cristal pendant 10 ans.
Mais depuis deux ans, pour des raisons personnelles, la Nawouda (originaire de Niamtougou) est à son propre compte avec son entreprise ‘Christina Foods’. « Il y a eu une série d’événements qui m’ont ôté le désir d’être employée. J’ai préféré créer des emplois pour pouvoir apporter quelque chose aux jeunes femmes et filles sans emploi », lance-t-elle, le regard profond.
Tirant de son expérience dans le domaine pharmaceutique, Elodie propose toute une gamme de farines pour, dit-elle, améliorer un tant soit peu la nutrition des Togolais en général. « Nous nous nourrissons pratiquement des mêmes choses. Quand ce n’est pas la pâte, c’est des macaronis ou le riz. Et pourtant, les femmes ont beaucoup de choses pour varier l’alimentation à la maison mais c’est qu’on n’a pas beaucoup de temps », raconte-t-elle.
Des recettes pour améliorer l’alimentation
‘Christina Foods’ sise à Zossimé (quartier périphérique de Lomé), fabrique la farine de maïs fermenté, conservable sur 6 mois, la farine de banane plantain, de cossette, de patate douce, du haricot, du maïs et du sorgho. « J’ai commencé par proposer des farines avec des recettes comme de la banane plantain, de la patate douce pour remplacer la farine de blé qui n’a rien d’enrichissant, comparé à la banane plantain. Il y avait aussi la farine de sorgho qu’on pouvait utiliser en boulangerie ou en pâtisserie pour faire des gâteaux et qui peut remplacer le blé à 80% », note l’entrepreneure.
La jeune structure propose également l’infusion de feuilles de corossol mélangées à la menthe, pour ceux qui sont souvent stressés. « Cette infusion intervient dans les insomnies et facilite le sommeil », assure-t-elle. Elle fait aussi du miel de dattes sans sucre, naturellement doux, une alternative au sucre utilisable pour sucrer le thé, tartiner le pain et en pâtisserie.
Les produits qui portent la mention de cette jeune entreprise peuvent être trouvés à la vitrine FAO à côté de la BCEAO, à la maison du Noni à Glinkomé, à la maison du paysan à Agoè et à Togossimé à Adidogomé.
Elodie Aouissa va à pas de caméléon mais vise loin
Pendant deux ans passés dans ce nouveau monde entrepreneurial dont elle est l’architecte, Elodie Aouissa roule toujours avec ses propres fonds, sans penser à contracter un prêt. « Je n’ai jamais eu de financement. J’ai commencé sur mes propres fonds et je roule toujours sur mes propres fonds. Je vais à mon rythme, je ne cours pas, je vais progressivement mais est-il que nous sommes en pleine évolution », confie-t-elle.
A la question de savoir pourquoi, la jeune entrepreneure qui travaille à plein temps avec deux employées et de façon ponctuelle avec plusieurs femmes fait observer : « plusieurs personnes voudraient être mes distributeurs, mes grossistes ou exporter mes produits mais je n’ai pas encore cette capacité de production. Je pourrais faire un prêt et aller rapidement mais quand on va trop vite aussi, on peut brûler les étapes. Je prends le temps de maîtriser mes produits et mon marché avant de penser à faire des prêts. Là, je sais que je peux rembourser », voilà la stratégie gagnante montée de toutes pièces par cette dame.
Aujourd’hui, ce qui lui importe, c’est de savoir combien elle peut produire et vendre par mois et de connaître les tenants et les aboutissants de toutes ses capacités. « Il faut que je puisse établir tout cela avant d’aller à un niveau supérieur », relève-t-elle ajoutant qu’au cours de la première des deux années qu’elle est en entreprise, elle n’a pas eu beaucoup d’activités.
Son premier objectif à court terme, c’est de pouvoir embaucher toutes les femmes qui travaillent de façon ponctuelle dans sa boîte. « Elles viennent deux fois par mois et ont peut-être 4.000 francs. Si ces femmes, je peux les transformer en employées permanentes et pouvoir leur verser un vrai salaire par mois, je pense que l’un de mes objectifs sera atteint », dit-elle après un long soupir.
Ensuite, c’est de pouvoir avoir un impact sur la nutrition en général au Togo. Dans cette optique, elle a lancé l’année passée un concept dénommé ‘Zozo papa’, qui consistait à revisiter les plats locaux qui n’existent plus ou qui sont en voie de disparition. Elle cite par exemple « Adoubabli », une recette faite à base de la papaye et du maïs ; il en est de mêmes de sauces riches qui ne sont plus servies.
« J’ai envie de créer une union culinaire qui fera en sorte que les gens du sud connaissent les sauces prisées au nord et que les gens du nord puissent connaître les plats du sud. En tout cas, que chacun ait une panoplie de plats et des recettes pour améliorer l’alimentation à son niveau. Il faut qu’on puisse manger sain, mieux et varié », note-t-elle.
L’entrepreneuriat, un domaine instable qui nécessite des bases solides
Cette distance qu’Elodie Aouissa met entre elle et le prêt pour le moment, n’est pas fortuite. Tout en reconnaissant qu’elle pouvait faire des prêts instantanés pour faire face à une commande qui nécessite des moyens qui la dépassent, elle raconte : « j’ai vu des gens qui ont contracté des prêts mais n’ont pas pu s’en sortir parce qu’ils n’arrivaient pas à payer».
Elle n’en veut pour preuve que la situation sociopolitique actuelle que traverse le Togo, son pays. Selon elle, « l’entrepreneur qui faisait un chiffre d’affaires mensuel de 500.000 francs avant, ne fait que 200.000 francs maintenant ». Bref, a-t-elle souligné, l’entrepreneuriat n’est pas un domaine stable. « C’est tellement instable qu’avant de pouvoir être sûr de garder cette stabilité jusqu’à rembourser le prêt, il faut avoir des bases solides », renchérit l’entrepreneure.
Femme mère, femme entrepreneure
Elodie Aouissa est l’une de ces entrepreneures togolaises qui a une double vie : une vie de couple et de mère et une vie de chef d’entreprise. Cette double vie n’est pas du tout facile à maîtriser. Et ce n’est pas Elodie qui dira le contraire. « Au début, ça a été difficile de trouver l’équilibre entre les deux parce que je suis foncièrement extrémiste, je n’arrive pas toujours à trouver le juste milieu. Maintenant cela va mieux ».
Et pour s’en sortir, ces femmes entrepreneures savent compter sur leur mari. « Il m’a beaucoup aidé dans l’organisation », dit-elle de son homme.
Aux jeunes filles tentées par l’entrepreneuriat
Selon cette femme entreprenante, il n’est pas donner à n’importe qui d’embrasser l’entrepreneuriat. « Tout dépend de la personnalité et des prédispositions qu’on a. Pour être entrepreneur, il faut à la fois être persévérant et patient. Si on est pressé de réussir dans la vie, ce n’est pas l’entrepreneuriat qu’il faut embrasser. Il faut du temps pour s’en sortir », prévient-elle. Et d’ajouter qu’il ne faut pas attendre d’avoir beaucoup de moyens avant de démarrer. « C’est toujours mieux de commencer doucement », lance-t-elle.
Si l’entrepreneuriat a ses hauts et ses bas, il a aussi beaucoup de mérites, d’après elle. « L’entrepreneuriat ouvre beaucoup de portes et offre beaucoup d’opportunités. C’est une formidable aventure », conclut la Nawouda.
Ce portrait est réalisé dans le cadre du Projet « Global Com Leadership féminin » du site d’informations Global Actu, pour permettre une visibilité aux femmes entrepreneures togolaises.





