Comment se porte le RELUTET dans sa 16ème année d’exercice ?
Edouard Gbodjo : Je voudrais reconnaître que ces dernières années d’existence, RELUTET se porte plus ou moins bien. Sinon il se porte à merveille. Mais je voudrais clarifier une chose : lorsque vous regardez l’environnement de la société civile du Togo, vous réalisez qu’il y a très peu de réseaux qui sont actifs en ce qui concerne la thématique pour laquelle ils sont là et RELUTET en ce sens, bouge énormément et c’est pour cela qu’il se porte à merveille. Que ce soit sur le plan institutionnel ou organisationnel, RELUTET se porte bien. La seule chose qui de temps en temps nous fait défaut, c’est la mobilisation de ressources conséquentes pour mettre en œuvre les différentes activités et actions que nous avons au programme.
Vous êtes récemment passés de la lutte contre la traite des enfants à celle des personnes, pourquoi cet élargissement du champ d’action ?
Initialement RELUTET a pris sur lui de combattre la traite des enfants au Togo et ce travail a duré pendant plusieurs années, pratiquement quinze (15) ans et c’est vers la fin de la quinzième année que nous avons réalisé qu’en réalité, il n’y pas que les enfants qui sont victimes de traite, même les personnes adultes le sont également. Vous savez très bien que beaucoup de nos compatriotes se retrouvent en Lybie, au Liban, en Arabie Saoudite, au Gabon, en Côte d’ivoire et autres et sont souvent victimes de traite c’est pourquoi RELUTET veut embrasser la thématique dans toute son ampleur et traiter de la traite des personnes.
Parlant de la traite des personnes, de quoi s’agit-il ?
Ce concept veut dire simplement qu’en réalité, il s’agit d’une personne adulte ou d’une personne qui quitte son milieu d’origine, va vers un lieu de destination mais qui à ce niveau-là, n’a plus la possession de tout ce qu’il fait. Elle travaille sous la contrainte, elle est maltraitée, elle ne jouit pas nécessairement du fruit de son travail.
En tant qu’acteur de la lutte, quel est aujourd’hui l’état des lieux de la traite des personnes au Togo ?
Parlant de l’état des lieux, il est aujourd’hui difficile de donner des données et chiffres très clairs. Le tableau de bord du Ministère de l’Action sociale dont nous nous référons régulièrement date de 2013. Nous sommes aujourd’hui en 2018 et je crois qu’on ne peut plus continuer à brandir ce tableau de bord. Je crois qu’il faudrait aujourd’hui qu’une étude soit faite pour clarifier la situation par rapport à la traite des personnes. Il y a des données parcellaires qui existent mais cela ne permet pas de donner une idée claire de la situation au Togo. Peut-être le ministère de la justice pourrait nous fournir des données parcellaires, mais à mon avis, ça ne suffit pas pour donner avec exactitude la situation qui prévaut actuellement dans notre pays.
D’un point de vue global, la tendance est-elle à la hausse ou à la baisse ?
C’est une tendance à la hausse.
Qu’est ce qui explique l’encrage du fléau de la traite dans le pays ?
Les causes sont multiples mais la plupart du temps, lorsque nous faisons une analyse de ces causes, on retourne en fin de compte à la situation dans laquelle vivent souvent les familles dans lesquelles on trouve ces victimes de traite. C’est la pauvreté, c’est la misère dans laquelle nous vivons au Togo. Pourquoi par exemple les pays qui se portent mieux on trouve très peu de personnes dans ces pays qui sont victimes de traite comme la Côte d’ivoire, le Gabon, le Nigeria. Par contre, les pays comme le Togo, le Bénin ou le Burkina Faso fournissent facilement ces victimes de traite. C’est compte tenu de la situation dans laquelle nous vivons, la misère ou la pauvreté qui caractérisent la vie de nos populations. Lorsqu’un parent a cinq (05) enfants par exemple mais n’a pas les moyens de supporter tous ses enfants, c’est même un soulagement pour ce parent de savoir qu’un de ses enfants ait décidé ou en tout cas ait suivi le conseil d’un ami pour se rendre au Nigeria pour travailler pour ramener des tôles, une moto ou un vélo pour le papa. C’est pareil pour les cas du Ghana ou de la Côte d’ivoire. Et même pour les adultes, je crois que c’est le même phénomène. Souvent, on réalise que dans notre pays, c’est de grandes personnes, des femmes comme des hommes qui demandent à être domestiques pour faire un travail comme cela sans en être sûr de s’en sortir vraiment aisément. Pour moi, la cause principale c’est la misère, c’est la pauvreté dans laquelle nous vivons.
S’il y a une victime, cela suppose la présence d’un recruteur. Quel est le mode opératoire le plus courant de ces trafiquants ?
Je crois que vous connaissez leurs modes opératoires les plus fréquemment utilisées et on parle quelque fois de la contrainte, la violence mais aussi de la ruse, de la tromperie et de la fraude. C’est des gens qui utilisent tous ces moyens et ça peut même se passer par l’intermédiaire des proches parents, des amis ou des gens qui sont victimes de traite, qui sont allés et revenus mais qui aujourd’hui travaillent de concert avec les passeurs ou les trafiquants. Voilà comment ça se passe mais je pense que pour la plupart du temps, et surtout ces dernières années, sentant la menace de la justice togolaise, la plupart de ces gens changent constamment de stratégies, de mode opératoire et dans ce qu’ils utilisent ces dernières années qui est plus fréquent, c’est surtout la fraude ou la tromperie.
Quelles sont les localités où ces trafiquants recrutent souvent ?
En réalité dans notre pays, il y a certaines préfectures et régions qui sont plus fournisseurs de ces personnes qui sont victimes de traite. Je pense que je ne vais plus répéter la même erreur. Il m’est arrivé une fois de donner ces régions et préfectures, on me l’avait reproché. Sachez simplement qu’au Togo, il y a des régions dans lesquelles on recrute plus des victimes de traite que d’autres.
Nous avons parfois ces victimes à proximité sans pourvoir les repérer, quels sont les indices pour permettre aux citoyens d’identifier une victime de la traite ?
S’agissant de comment on peut reconnaître ces victimes de traite, je pense qu’on peut faire l’analyse sur deux ou trois plans. Le premier plan, c’est sur le plan physique. Peut-être en observant son corps qui probablement montrera des marques de cicatrices ou d’autres marques sur son corps qui témoignent de la violence que la personne a subies ou des traitements inhumains que la personne a subis durant sa période de traite. Sur le plan psychologique, ce sont des gens qui au fond ont une image absolument dégradée de leur propre personnalité. C’est des gens qui ont constamment peur, qui se comportent comme s’ils sont constamment suivis à chaque instant, qu’on veut les arrêter à chaque moment. C’est des gens qui ont très peu d’estime pour elles-mêmes. Sur le plan social, c’est des gens qui ont d’énormes difficultés pour s’intégrer et qui quelque fois, perdent leur propre langue maternelle. Voilà un peu comment on peut les reconnaître.
Une fois la victime ou une activité de traite identifiée, que doit faire le témoin ?
Si vous êtes témoin d’un enlèvement par exemple ou d’une stratégie pour amener un enfant ou un adulte hors du Togo ou à l’intérieur du Togo pour la traite, vous qui êtes témoin, vous devez dénoncer cela. C’est extrêmement important parce que la loi sur ce plan est claire. Si vous ne dénoncez pas, lorsque la loi sévit, vous serez aussi coupable. En réalité, il y a un numéro vert pour cela ; c’est le 111. C’est le moyen le plus simple : vous appelez, c’est gratuit. Vous précisez les faits et alors ceux qui sont chargés de réprimer ce genre de fait, sont alertés et le problème est résolu.
Une fois la main mise sur le trafiquant et ses complices, que risquent-ils ?
Les risques sont énormes et disons surtout le nouveau Code pénal au Togo a repris les dispositions par rapport à la traite des personnes et les peines sont presque durcies ou en tout cas, doublées ou triplées. Là où il y avait par exemple un ou deux ans d’emprisonnement plus un million ou cinq cent mille à payer, la peine est doublée dans le nouveau Code pénal. Ce sont des gens qui courent de grands dangers parce que dans l’ancien Code pénal, il y avait jusqu’à dix millions à payer et cinq ou dix ans d’emprisonnement et aujourd’hui, ce sont des condamnations qui sont extrêmement plus lourdes. Tous ceux qui se rendent coupables de traite ou allié de ces gens, courent de grands dangers.
Quel message vous avez à l’endroit de la population ?
Je dirai à tous les parents d’être responsables des actes qu’ils posent, de faire des enfants dont ils s’occupent réellement, de ne pas faire des enfants au-delà de leur possibilité. Les adultes doivent savoir que personne n’est plus heureux que chez soi. Ce n’est jamais facile de vivre ou de s’épanouir réellement à l’extérieur de son propre pays. Je pense que c’est le conseil le plus important que je donnerai aux uns et aux autres. L’essentiel, c’est de faire l’effort de se battre pour s’en sortir et lorsqu’on fait ses efforts-là, on s’en sort souvent.
Jérémie Gadah